Un complot juif contre le monde musulman? Hani Ramadan s'égare

Dans une récente opinion à propos de l’attentat du Thalys (LT du 01.09.2015), le directeur du Centre islamique de Genève, Hani Ramadan, adresse aux médias, parmi d’autres griefs, un reproche particulièrement grave: celui de cacher les vraies causes des malheurs qui frappent actuellement le monde arabo-musulman.

A l’appui de cette accusation, l’auteur cite un «document historique irréfutable», datant de 1982, paru dans la revue Kivounim pour le compte de l’Organisation sioniste mondiale. Et que révèle ce document? Que «l’éclatement de la Syrie et de l’Irak en régions déterminées sur la base de critères ethniques ou religieux doit être, à long terme, un but prioritaire pour Israël, la première étape étant la destruction de la puissance militaire de ces Etats…».

Sans avoir besoin de prendre parti pour Israël ni de remettre en question l’authenticité de ce document, il est permis de se souvenir que dans les années 80, Hafez el-Assad et Saddam Hussein étaient respectivement à la tête de la Syrie et de l’Irak, deux Etats ennemis déclarés d’Israël. Dès lors, quoi de si étonnant dans les propos rapportés par ce document. On peut facilement imaginer les services secrets saoudiens et iraniens concoctant l’un vis-à-vis de l’autre, le même type de plans de guerre, et personne ne songerait à y voir le moteur d’un complot universel.

Pourtant, pour Hani Ramadan, une explication aussi simple ne supporte pas l’examen. Pour lui, il existe un lien irrécusable entre ces déclarations et «ce qui se produit sous nos yeux depuis plus de trente ans» au Moyen-Orient. A partir de là, tout devient clair. C’est si clair que l’auteur s’insurge en demandant pourquoi les médias occidentaux n’expliquent pas que les dictatures arabes sanguinaires (l’Egypte de Sissi, en particulier) et Daech sont les meilleurs alliés d’Israël. Et pourquoi ils se taisent sur un «projet qui se déroule depuis des décennies, et qui est en fait une énorme monstruosité: le dépeçage de la Syrie après celui de l’Irak, avec toutes les violences engendrées par ce processus immonde, qui inquiète l’Occident, mais dont on cache la source et la réalité au plus grand nombre?»

Il est assez perceptible que l’auteur a au moins deux grands sujets d’affliction. Le premier, c’est le renversement du président Morsi, «démocratiquement élu» qui, à la tête des Frères musulmans, devait faire entrer l’Egypte dans une ère de «justice et de paix». Le second est relatif 1) aux horreurs perpétrées par Daech et 2) aux actes criminels commis en Occident par des hommes se réclamant de l’islam. La réprobation publique qui répond à ces violences est évidemment lourde à porter pour beaucoup de musulmans, en particulier pour ceux qui vivent en Occident. Malheureusement, Hani Ramadan ne fait pas œuvre utile en attribuant la responsabilité originelle de ces tragédies à un complot mis en œuvre par un courant «américano-sioniste eurocompatible». C’est là, en fait, que se situe le véritable déni de réalité. En effet, il y a bien des années déjà que des artistes comme le poète Adonis et une multitude d’intellectuels arabes et persans ont discerné la nature des changements qui doivent s’opérer pour réduire les tensions profondes dont souffre le monde arabo-musulman et ses diasporas.

Très sommairement, les sociétés arabo-musulmanes sont travaillées par divers courants qui appellent à des réformes fondamentales. Premièrement, il faut instaurer un Etat qui soit institutionnellement fort et qui fasse clairement la distinction entre citoyenneté et religion. Actuellement, le despotisme de bien des gouvernants musulmans s’explique par la faiblesse des institutions étatiques. Quand le seul législateur légitime est Dieu, il n’est pas étonnant que les présidents en exercice aient tendance à «bétonner» leur pouvoir pour se prémunir contre les assauts des «religieux». La solution n’est donc pas dans la dénonciation d’un complot très hypothétique mais dans l’élaboration d’un «droit public» réglant les rapports de l’individu avec l’Etat, quelle que soit sa religion.

Deuxièmement, il faut reconnaître et promouvoir le statut de l’individu. Concrètement, cela signifie que la liberté religieuse ne doit pas être réduite à la «liberté de devenir musulman» mais à celle de choisir une autre religion ou de vivre sans religion. Les femmes devraient aussi jouir des mêmes droits que les hommes.

Troisièmement, certains proposent une nouvelle lecture du Coran afin de repenser l’islam et la manière de faire société avec les membres d’autres religions. Ici, il est question d’intégrer le principe de laïcité.

Abdennour Bidar est sans doute bien placé pour conclure cette réflexion. Dans sa Lettre ouverte au monde musulman, il écrit: «Tout cela serait-il donc la faute de l’Occident? Combien de temps précieux vas-tu perdre encore, ô cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même?».

Il y a dans ces propos sévères mais responsables plus d’espoir que dans toutes les lamentations victimaires régulièrement servies aux musulmans par certaines voix qui prétendent parler en leur nom. Seront-ils entendus par les premiers intéressés?

 

Paru dans Le Temps, le 7 septembre 2015