Le prosélytisme musulman - Da'wah - en Afrique

Au cour des dernières années, l’Islam s’est rapidement propagé en Afrique. Comme dans bien d’autres pays, son expansion au Nigéria a été principalement soutenue par du personnel et des financements étrangers. Il y a une dizaine d’année, le Prof. Obiora Ike a donné l’interview suivant au « Institut für Islamfragen». Ses propos permettent de mieux comprendre dans quel contexte des groupes tels que Boko Haram sont nés et en quoi leurs actions actuelles sont l’expression d’un islam hégémonique et intolérant.

Prêtre catholique, Obiora Ike a fait sa thèse de doctorat en Ethique Sociale à l’université de Bonn. Il est directeur du « Catholic Institute for Development, Caritas, Justice and Peace » (CIDJAP) et enseigne comme professeur d’Etudes africaines et d’Ethique Sociale à Enugu au Nigéria. Ses domaines d’étude couvrent, entre autres, le développement, la paix et les droits de l’homme – il est aussi en lien étroit avec la Société Internationale pour les Droits de l’Homme (SIDH) à Francfort- et il est impliqué dans de nombreux projets concernant le dialogue Chrétiens-Musulmans. Il a aussi publié de nombreux articles et livres sur ces thèmes. En 1996, il a reçu le Prix Shalom de la Paix pour son travail de conseil parmi les prisonniers. On a déjà attenté à sa vie une fois. Il est convaincu d’avoir été l’objet d’une protection miraculeuse. Il reconnaît : « Dieu m’a protégé, mais nous vivons dangereusement ».


Existe-t-il une « mission » islamique au Nigéria et si oui, à quoi ressemble-t-elle ?

IFI : « Existe-t-il une activité missionnaire islamique au Nigéria ? L’Islam est-il une religion missionnaire ? »

Prof. Ike : « L’Islam, comme le Christianisme, est une religion missionnaire. L’Islam est arrivé dans la plupart des pays situés au sud du Sahara au début des temps modernes et a connu une avancée importante au 17e siècle. Il s’est développé par la force pendant 700 ans. Depuis 20-30 ans, il connaît un renouveau et se propage dans des pays comme le Soudan, le Nigéria, l’Afrique du Sud et la Somalie, en particulier depuis les débuts de la Révolution iranienne en 1979. Jusqu’alors, l’Islam au Nigéria était principalement représenté par des Sunnites relativement tolérants, modérés et équilibrés. Depuis la Révolution iranienne et l’intensification du conflit palestinien, divers groupes de fondamentalistes musulmans éprouvent un urgent besoin de défendre l’Islam et combattent leurs amis croyants plus modérés. Il est possible d’observer cette évolution et ce prosélytisme dans une centaine de petits groupes au moins. Ils considèrent cela comme un appel personnel à défendre l’Islam contre les Etats non musulmans, contre la décadence nationale et aussi contre l’évangélisation chrétienne. Ces conflits apparaissent comme autant d’efforts déterminés à établir un statu-quo musulman.

Les religions indigènes africaines ne sont pas des religions missionnaires mais plutôt une façon de percevoir le monde et de cheminer dans la vie. Des pays comme la Lybie, l’Arabie Saoudite, le Pakistan, et l’Iran envoient de l’argent en Afrique pour gagner les gouvernements africains à l’Islam. Les chrétiens se sentent désavantagés car ils ne reçoivent pas d’aide financière pour des actions missionnaires mais seulement pour des projets d’aide humanitaire, sauf de la part du mouvement pentecôtiste et de l’Eglise d’Afrique. Dans le cas de l’Islam, il y a un élan missionnaire contrôlé et dirigé depuis l’étranger. En réaction contre une mondialisation grandissante, il offre un sentiment d’appartenance, un foyer et une protection. Des meurtres se produisent cependant au nom de l’Islam. »

La demande d’introduction de la Charia

IFI : « Quel rôle joue la demande d’introduction de la Charia au Nigéria ?

Prof. Ike : «  La Charia (règles de vie basées sur le Coran et les hadiths) est aussi vieille que l’Islam au Nigéria, mais relevait de la sphère privé et ne concernait que les affaires personnelles. Maintenant, par contre, elle a été introduite comme source de la loi et de l’ordre dans 12 des 36 régions administratives du Nigéria - cela à l’encontre de la constitution nationale, des principes de tolérance, de pluralisme et de liberté religieuse et même à l’encontre des conventions internationales approuvées par les Nations Unies. Dans ces 12 régions, tous les tribunaux appliquent la charia. Même les conflits entre musulmans et chrétiens sont traités devant ces tribunaux ce qui signifie que les chrétiens eux-mêmes sont soumis à la législation de la Charia. De nouvelles formes de violence sont apparues à la suite de ces changements qui ont conduits à 10 000 meurtres perpétrés au cours des 5 dernières années. Il faut ajouter à cela des masses de réfugiés fuyant les régions du Nord ainsi que des dommages importants aux maisons et aux propriétés. Du point de vue musulman, tout ce qui vient d’Occident est à rejeter comme on a pu le voir lors des manifestations violentes qui ont eu lieu en réponse à l’organisation du concours de « Miss Monde ». Les combats que mènent les Américains en Afghanistan et en Irak et dans lesquels des musulmans sont tués, sont vus comme des attaques contre l’Islam lui-même. Tout ce qui évoque l’Amérique et l’Occident chrétien est attaqué, depuis les bâtiments d’ambassade jusqu’à leurs propres voisins avec qui ils vivaient en paix récemment encore ».

IFI : «  Des tentatives sont actuellement faites pour introduire la Charia comme source de la loi et de l’ordre dans les autres régions du Nigéria comme Lagos, Oshogbo, Kano, Aba et Kaura. Peut-on dire que les musulmans placent les croyants des autres religions sous pression ? »

Prof. Ike : « Durant ce conflit, environ 10 000 personnes ont perdu la vie. La pression est ressentie à tous les niveaux. Pression dans le domaine public, par le versement d’argent ou par la suppression des subventions financières. Dans certains cas, les chrétiens ont dû se convertir à l’Islam afin de pouvoir étudier à l’Université ou trouver du travail. La pression est déjà très forte. Les musulmans occupent des postes élevés dans l’armée, les services secrets, et le gouvernement. L’islam ordonne aux musulmans d’être personnellement actifs dans le soutien, l’utilisation et l’avancement de la religion et c’est ce qui est actuellement promu par tous les moyens possibles au Nigéria »

IFI : « On évoque souvent l’aide de l’Arabie Saoudite, du Koweït, du Pakistan et de l’Iran à la mission islamique. Pouvez-vous nous en parler ? »

Prof. Ike : « Le principe d’une religion d’état est interdit au Nigéria. La liberté religieuse et la liberté de conscience sont garanties par la loi. Les groupes chrétiens, comme l’ « Association des Chrétiens du Nigéria », une alliance d’églises chrétiennes représentant un éventail allant des églises catholiques aux Pentecôtistes, se battent, entre autres, contre l’introduction inconstitutionnelle de la Charia dans les douze régions. Ils se battent pour le maintien de la constitution et des lois existantes. Politiciens et hommes d’affaire tentent de repousser l’ « islamisation » de la société, en la contrant et en utilisant la presse et les médias. La fondation de l’Etat sur la religion doit être abolie car cela n’apporte qu’agitation et conflits. L’Islam, en particulier, ne peut être utilisé comme une religion d’Etat neutre. Les musulmans utilisent constamment leurs fonctions politiques pour la propagation de l’Islam. Les chrétiens construisent principalement des écoles et des hôpitaux là où un musulman construira en priorité une mosquée. Les chrétiens doivent repenser la façon dont ils atteignent leurs buts et leurs convictions dans la société »

IFI : « Comment voyez-vous l’avenir du Nigéria ? »

Prof. Ike : « Je considère que la situation est très critique. L’Islam, et les discussions sur la religion, sont des domaines très sensibles.  Ces sujets ont à faire avec des visions du monde, des convictions et des questions de foi. Certaines personnes meurent pour leur foi. Le nombre des conflits va augmenter dans le futur. Les musulmans ne renonceront pas à leur projet. Une société laïque de citoyens n’est pas conciliable avec l’Islam car Etat et religion ne sont pas séparés dans cette religion. Les chrétiens, par contre, désirent maintenir séparés l’Etat et la religion afin de préserver le caractère civique de la société et promouvoir comme idéaux des qualités telles que la loyauté, l’humanisme, l’amour fraternel et le respect mutuel. Ce n’est pas particulièrement ce que l’Islam recherche. Son but principal est la propagation de l’Islam, une pratique visible de la religion et l’obéissance à Allah.

Pauvreté et illettrisme augmentent les difficultés. Plus il y a de progrès, meilleure est la société. Le Pape avec sa volonté de dialogue donne le bon exemple. Je vois le dialogue, au lieu de la guerre, comme le moyen d’avancer – un dialogue à plusieurs niveaux, conduit dans le respect mutuel et la reconnaissance de l’autre. »

 

* le « Da’wah » est une invitation pour le non-musulman à se convertir à l’Islam. Le terme désigne la technique de prosélytisme religieux utilisée par différents courants musulmans pour étendre leur aire de diffusion