Le Printemps arabe et ses défis: un chrétien syrien donne son point de vue

Printemps Arabe Syrie

Nombreux sont les défis qui se présentent aux peuples arabes, aux chrétiens en particulier, en raison de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler ‘le Printemps arabe’. Les chrétiens représentent environ cinq pour cent de la population arabe. Les quinze millions d’Arabes chrétiens vivent dans tous les pays du Proche-Orient, l’Eglise d’Egypte étant la plus grande de toutes. En tant que minorité ces chrétiens se sentent particulièrement vulnérables d’autant plus que leur loyauté est parfois mise en doute en raison des relations qu’ils entretiennent avec les anciennes puissances coloniales toujours considérées comme des pays chrétiens par les musulmans en général.

L’expérience montre qu’il est bien plus difficile de bâtir un nouveau régime que de se débarrasser de l’ancien. Paradoxalement, sous des régimes autoritaires les gens se sentent davantage en sécurité pourvu qu’ils soient disposés à ne pas se mêler de politique ou à collaborer avec le parti au pouvoir. De façon générale, les chrétiens ont suivi la première option bien que certains se soient engagés en politique pour ou contre le pouvoir en place. Quelle doit être notre attitude face à ces événements?

Jésus-Christ a enseigné à ses disciples qu’ils sont ses témoins dans le monde (Jean 17 :11). Cela signifie que nous devons nous impliquer dans les affaires de notre pays même (peut-être surtout) quand il passe par des crises. Le fait qu’il est plus difficile de le faire dans pareilles circonstances n’est pas une raison pour nous replier sur nous-mêmes.

On peut facilement comprendre que les chrétiens, en particulier les responsables, se méfient de tout changement du statut quo. En Syrie et en Irak surtout, grâce au parti Ba’ath qui est un parti laïc, les églises ont été relativement bien traitées. Les responsables chrétiens, le plus souvent, ont fermé l’œil sur les échecs du régime et on n’a guère entendu leur voix prophétique. Cette attitude était-elle légitime ? Était-elle efficace ? N’est-il pas un peu égoïste de prendre une position en fonction de ses propres intérêts seulement? L’éthique chrétienne est fondée sur l’amour du prochain (Luc 10 :25-37) ; en d’autres termes, nous devons considérer les intérêts de toute la communauté y compris de ceux qui s’ont d’origine religieuse ou ethnique différente, ce qui dans le cas de la Syrie comprend les Sunnites, les Chiites, les Alaouites, les Kurdes, les Arméniens, etc.

Mais que se passe-t-il si des élections démocratiques aboutissent à un régime islamique? Le monde arabe n’a pas été touché par le mouvement de sécularisation au même degré que le monde occidental. Les gens sont restés religieux même si tous les musulmans ne sont pas pratiquants. L’islam constitue une composante importante de leur identité. Par conséquent, nous ne soyons pas étonnés si les gens veulent que l’enseignement islamique joue un rôle important dans la vie nationale. Soit dit en passant, en Grande Bretagne se déroule actuellement un débat sur le fait de savoir si le pays est chrétien et sur le rôle que la foi doit avoir dans la vie publique. En tant que chrétiens, nous devons être activement engagés dans le processus démocratique si nous voulons que ce processus ne soit pas pris en otage par des groupes marginaux. La majorité des musulmans  ne sont pas des intégristes ; comme dans toute religion, il y a des extrémistes mais il y aussi des musulmans libéraux voir laïcs. Beaucoup de musulmans, peut-être la plupart sont modérés et acceptent des valeurs telles que la liberté,  l’égalité, la dignité humaine, la démocratie, la solidarité. Nous devons travailler avec eux de façon à ce que le nouveau régime respecte tous les citoyens, peu importe leur appartenance religieuse ou ethnique. Je suis heureux de constater que des chrétiens se battent aux côtés des musulmans  pour parvenir à la démocratie en Egypte et en Syrie.

En tant que minorité nous n’avons pas toujours été bien traités par la majorité. Les chrétiens ont plus ou moins laissé se développer  parmi eux une mentalité de ghettos. En conséquence, nous  nous sommes laissés gagner par des préjugés à l’encontre des musulmans et  une ignorance à l’égard de l’islam. Nous ne devons pas nous laisser enfermer dans le passé. Nous vivons dans un autre monde et nous devons regarder l’avenir avec espérance. La ligne de démarcation passe non pas entre les chrétiens et les musulmans mais entre les extrémistes de tous bords.

Un changement de régime n’est pas une fin en soi. A la racine du Printemps arabe se trouve une immense injustice dans tous les domaines de la vie publique aggravée avec  les années par la mauvaise gouvernance et la corruption. A moins que le nouveau régime commence à sérieusement remédier à ces problèmes des temps très difficiles nous attendent. Nous avons besoin de travailler de toute urgence main dans la main avec nos frères et sœurs musulmans. Non seulement avons-nous en commun notre humanité mais nous avons aussi en commun bien de croyances religieuses (le monothéisme et tout ce qui en découle) et de valeurs morales (p. ex., respect de la vie humaine, famille, moralité sexuelle, soin apporté aux pauvres, hospitalité). Concentrons-nous sur ce qui nous rapproche plutôt que ce qui nous divise.

Aujourd’hui beaucoup de musulmans sont engagés dans la  lutte qui consiste à adapter l’islam aux nouvelles réalités et aux valeurs humaines universelles. Les exemples de la Turquie, de l’Indonésie, de la Bosnie, du Sénégal et du Mali montrent qu’il est possible de concilier l’islam avec la démocratie.  L’expérience du nouveau régime en Tunisie est aussi prometteuse. Les pays musulmans ne sont pas condamnés à être conservateurs, oppressifs et arriérés. De nombreux réformateurs musulmans mènent un jihad politique et social pour résoudre les problèmes des sociétés musulmanes (p. ex., analphabétisme, pauvreté, superstition). Leur lutte est fondée sur un principe islamique qui vient de la même racine : ijtihad, c’est-à-dire l’étude dans un esprit nouveau des questions nouvelles qui se présentent à la communauté musulmane. La question de la démocratie en est une et elle est importante comme le sont la citoyenneté, les relations interreligieuses, la liberté religieuse, le statut de la femme et bien d’autres. Ces réformateurs trouvent dans les sources de l’islam (en particulier le Coran et le Hadith) les germes de la démocratie. Le Prophète est considéré comme un chef exemplaire parce qu’il a gouverné sa communauté « par la consultation », shura (sourate 3 verset 159). Les musulmans doivent suivre son exemple (42:38).

Toutes les révolutions ont rencontré des écueils sur leur chemin et les révolutions arabes ne feront pas d’exception. Nous devons espérer et nous efforcer d’amoindrir « les dégâts collatéraux ». Si les musulmans veulent imiter le Prophète ils seront comme lui indulgents l’un pour l’autre, y compris envers leurs ennemis vaincus (3:159). Comme tous les leaders, les leaders musulmans qui veulent opérer des changements de longue durée dans leurs pays sont appelés à concevoir le pouvoir en termes de service selon la fameuse parole prophétique : « Le Seigneur du peuple est son serviteur ».

Cette parole illustre bien la convergence entre les valeurs chrétiennes et musulmanes. Comme chrétiens nous croyons que notre Seigneur Jésus-Christ est notre modèle justement parce qu’il a exercé son autorité sous la forme d’un serviteur. Il est le roi serviteur qui a donné sa vie pour sauver l’humanité de la violence, du mal, de la souffrance, de la mort, de la haine et des autres manifestations du péché (Marc 10 :42-45).

Nous croyons que le royaume de Dieu transcende tous les royaumes et pourtant il doit s’incarner dans les réalités et l’histoire humaines. Engageons-nous à travailler avec nos compatriotes musulmans sur la base des implications pratiques multiformes de nos fois respectives chacun selon son contexte spécifique. Notre survie en tant qu’Arabes chrétiens dépend en partie de notre volonté de nous engager à fond dans la société musulmane sur le plan de la politique, de la théologie et de la mission en suivant l’exemple du Christ lorsqu’il est devenu un humain comme nous. L’Eglise dans le monde arabe s’est progressivement retirée de l’espace public croyant que c’est le meilleur moyen de se protéger. L’histoire a montré que cette stratégie de survie n’était pas la bonne : elle a conduit à une baisse considérable du nombre des chrétiens en partie due à l’émigration plus forte parmi les chrétiens que les musulmans. Il nous reste à espérer que les responsables d’église auront assez d’audace pour saisir l’opportunité qu’offrent les événements du Printemps arabe en vue de réexaminer la mission de l’Eglise dans les sociétés à majorité musulmane pour le bien commun de tous les citoyens.