Point de vue musulman sur la Bible

Parmi les musulmans, on croit depuis longtemps que le texte de la Bible a été falsifié. On suppose que l'Ancien comme le Nouveau Testament étaient à l'origine des révélations authentiques de Dieu, mais qu’à une certaine époque, ils ont été modifiés et déformés par les êtres humains. Les musulmans non-théologiens n’ont qu’une vague idée de la façon dont ces changements ont été effectués et quels passages bibliques seraient concernés. Par contre, les théologiens musulmans s’efforcent de corroborer le dogme islamique de la falsification des textes bibliques au moyen d’arguments tirés de l'exégèse historico-critique pratiquée par les théologiens chrétiens.

Cette accusation de falsification de la Bible est déjà présente dans le Coran. Mais l’accusation lancée contre les juifs et les chrétiens d’avoir tordu le texte n'a certainement pas été au centre des affrontements qui ont opposé chrétiens et musulmans. Le Coran rapporte dans de nombreux passages que Dieu a, à maintes reprises, envoyé de nouveaux prophètes pour ramener à la révélation originelle ceux qui s’en étaient éloignés. Juifs et chrétiens ont, eux aussi, reçu une révélation de Dieu dans le passé, dans leur langue, mais s’en sont écartés et auraient dû y retourner grâce aux appels de Muhammad à l'islam.

Le fait que le Coran mentionne l'envoi répété de prophètes est, de toute évidence, à interpréter dans ce contexte historique comme un argument justifiant l'envoi de Muhammad comme successeur de Jésus-Christ, Juifs et chrétiens ayant refusé de le reconnaître comme envoyé de Dieu. Cet  d'argument a en même temps servi à donner à Muhammad une légitimité aux yeux de ses compatriotes: leur foi polythéiste et le culte des idoles les ayant entraînés loin de la vraie adoration de Dieu, Muhammad devait leur rappeler la croyance au Dieu unique qui existait depuis des temps immémoriaux.

Selon le point de vue musulman, les chrétiens ont eux aussi abandonné la vraie foi proclamée depuis la plus haute antiquité, et ont placé deux autres dieux aux côtés de Dieu, à savoir, Marie et Jésus. Et non contents de cela, ils ont accepté bien d’autres erreurs. Une des plus graves a été de ne pas reconnaître Muhammad comme prophète. Les théologiens musulmans tiennent pour acquis que l'islam est la religion originelle de l'humanité et qu’Adam - le Coran donne un compte rendu relativement détaillé du Paradis - était déjà musulman et confessait la foi au Dieu unique.

Il ne fait aucun doute que l’accusation de distorsion textuelle faite du temps de Muhammad et au cours des premiers siècles de l’islam n'avait pas l’importance qu'elle a prise au cours des deux derniers siècles. Cette accusation a en effet été reprise par les théologiens musulmans du 19e siècle, accusation qu’ils ont étayée en recourant à de nombreux arguments tirés des travaux de théologiens chrétiens européens ayant utilisé les méthodes de la critique historique. Du point de vue musulman, ces théologiens ont administré la «preuve» que le christianisme n'est pas digne de foi puisqu’il n’est pas historiquement fiable.


Qu'est-ce que le Coran dit à propos de la Bible?

Le Coran mentionne plusieurs «textes» qui ont été révélés à d'autres prophètes avant Muhammad. Certaines de ces références sont imprécises. Ainsi, par exemple, Abraham et Moïse auraient possédé plusieurs « pages » (la seule référence à cela se trouve en Sourate 87.18-19) - sans doute pages d'un livre - qui louent les avantages de la vie dans l'au-delà par rapport à la vie ici-bas. Peut-être cela est-il sensé suggérer qu’Abraham possédait également un texte, ou qu’un texte lui avait été révélé, texte, néanmoins, que le Coran ne nomme pas de manière explicite. En dehors de cette allusion, le Coran ne fournit aucune autre preuve qu’Abraham pourrait avoir reçu une révélation de Dieu.

D’autres références à des textes envoyés à des êtres humains dans les temps anciens sont plus précises. Ainsi, le Coran mentionne la Torah (Taurah en arabe) ainsi que l'Evangile (Injil en arabe) par son nom. L'Evangile est mentionné douze fois dans le Coran. Mais qu'est-ce que le Coran entend par Evangile? En fin de compte, il est difficile de savoir si le terme désigne les histoires sur Jésus, l'un des quatre évangiles, les quatre Evangiles, ou tout le Nouveau Testament. Cette dernière option est peu probable parce que le Coran ne rapporte absolument rien des enseignements de Jésus (le Sermon sur la montagne, par exemple) ni du contenu de ses enseignements qui ont donné naissance à l'Eglise du Nouveau Testament. Alors que les disciples de Jésus sont mentionnés en passant dans le Coran, le texte ne fait aucune référence à l'Eglise, ni à la tâche missionnaire confiée aux apôtres, ni aux lettres du Nouveau Testament ou encore à leur contenu ou à leurs auteurs. Le Coran ne mentionne pas non plus de livres de l'Ancien Testament, mais simplement les noms de plusieurs personnages de l'Ancien Testament. Ce qu'il faut entendre par « Torah » n'est pas non plus expliqué. S’agit-il de certaines lois de l'Ancien Testament, des cinq livres de Moïse ou de la totalité de l'Ancien Testament? On doit conclure que la connaissance qu’avait Muhammad des éléments constitutifs de la foi de ses contemporains chrétiens était très limitée, une hypothèse étayée par le fait que, de son temps, il n'y avait pas de traduction arabe de la Bible.


Les déclarations positives du Coran sur la Bible

Fait intéressant, au début des révélations de Muhammad, la valeur de la Bible et des autres livres descendus du ciel dans les temps anciens n’est pas fondamentalement remise en cause dans le Coran. Au contraire, elle est positivement soulignée. Ce n’est que plus tard que l’accusation de distorsion du texte fait son apparition.

D’après le Coran, les textes envoyés avant Muhammad ne se contredisent pas les uns les autres, mais, au contraire, se renforcent mutuellement. Chaque prophète, envoyé à son peuple avec une révélation de Dieu,  confirme le message de ses prédécesseurs puisque le message de Dieu ne peut jamais changer. Ainsi, Jésus a confirmé la mission de Noé, d’Abraham et de Moïse tout comme Muhammad confirme le message de Jésus. Le Coran indique clairement que Dieu a envoyé l'Evangile comme un véritable guide pour les êtres humains, au même titre que la Torah donnée plus tôt: « Il a fait descendre sur toi le Livre avec la vérité, confirmant les Livres descendus avant lui. Et Il fit descendre la Thora et l’Evangile auparavant, en tant que guide pour les gens.» (Sourate 3: 3 -4). Bien sûr, sourate 5: 46 parle d'une manière particulièrement positive de la valeur de l'Evangile, qui contient le « vrai guide» et «lumière»: «Et Nous avons envoyé après eux Jésus, fils de Marie, pour confirmer ce qu’il y avait dans la Thora avant lui. Et Nous lui avons donné l’Evangile, où il y a guide et lumière, pour confirmer ce qu’il y avait dans la Thora avant lui, et un guide et une exhortation pour les pieux.»

Dans un premier temps, le Coran ne dit nulle part que les révélations de l'Ancien et du Nouveau Testament (ou, comme les appelle le Coran, la Torah et l'Evangile) pourraient être dépassées ou remplacées par le Coran. Au contraire, Muhammad place le Coran sur le même niveau que les révélations antérieures, car, à son avis, le Coran confirme les textes antérieurs (Sourate 2: 97). De même, le Coran n’avance pas l'argument que les apologètes musulmans utiliseront fréquemment plus tard selon lequel le « véritable Evangile » de l'époque de Jésus a été perdu et que l'Église ne l’a jamais eu entre les mains. Pour le moment, le Coran ne laisse pas entendre qu'il pourrait y avoir une différence entre l'Evangile révélé par Dieu et les textes chrétiens du temps de Muhammad.

Cependant, il faut prendre en considération le fait qu’au début de sa prédication, Muhammad était convaincu que juifs et chrétiens reconnaitraient qu’il était prophète de Dieu, et que le message du Coran était en tout point en harmonie avec les textes chrétiens. Cependant, quand il est devenu clair que ni les Juifs ni les chrétiens ne le recevraient comme prophète de Dieu, Muhammad s’en est pris aux deux groupes : aux Juifs en leur infligeant des défaites militaires et en les éliminant de sa sphère d'influence à Médine par le massacre ou l’expulsion ; aux chrétiens, dont il avait d'abord fait l'éloge de la piété dans le Coran, en commençant à les accuser d’avoir des opinions théologiques erronées telles que la filiation divine de Jésus et la trinité.


Les déviations de la Bible par rapport au Coran sont des aberrations chrétiennes

Au début de son activité publique, Muhammad croyait que le contenu de son message s’accordait avec les révélations faites aux Juifs et aux chrétiens. Mais son estime initiale pour eux en tant que porteurs de la révélation divine s’est transformée en hostilité quand Juifs et chrétiens l’ont rejeté et se sont moqué de lui. Rendu conscient par ce rejet de la différence entre sa révélation et celle de l'Ancien et du Nouveau Testament, Muhammad, toujours convaincu d’être lui-même porteur de la pure Parole de Dieu, en a conclu que les divergences de contenus entre les deux révélations ne pouvaient s’expliquer que par une distorsion des textes dont juifs et chrétiens étaient responsables.

En cette période de lutte pour obtenir la reconnaissance des Juifs et des chrétiens, à partir de 622 après J.C., Muhammad s’est mis à proclamer que les Juifs et les chrétiens avaient falsifié leurs textes, sans quoi ils l’auraient reconnu comme prophète de Dieu. L'islam est ainsi élevé au statut de la religion originelle de l'humanité. De ce fait, Adam et, après lui, Abraham, Moïse et Jésus lui-même, est-il affirmé, ont toujours proclamé la foi au Dieu unique et la mission de Muhammad. Par conséquent, si ni les chrétiens ni les Juifs n’ont reconnu Muhammad, cela ne pouvait s’expliquer que par leur éloignement du message originel de Dieu.

C’est la raison par laquelle, dans le Coran, Muhammad revient sur l’avis extrêmement favorable qu’il avait à propos des textes juifs et chrétiens. Sourate 5: 13-14 dit maintenant sèchement: « Et puis, à cause de leur violation de l’engagement, Nous les avons maudits et endurci leurs cœurs : ils détournent les paroles de leur sens et oublient une partie de ce qui leur a été rappelé …... Et de ceux qui disent: 'Nous sommes chrétiens', nous avons pris leur engagement. Mais ils ont oublié une partie de ce dont ils avaient été rappelé. Nous avons donc suscité entre eux l’inimitié et la haine jusqu’au Jour de la Résurrection ». Et Sourate 2: 74-75 allègue que, après une confrontation avec le prophète Moïse, les Israélites ont intentionnellement falsifié la Parole de Dieu: «Puis, et en dépit de tout cela, vos cœurs se sont endurcis ; ils sont devenus comme des pierres ou même plus durs encore ; car il y a des pierres d’où jaillissent les ruisseaux, d’autres se fendent pour qu’en surgissent l’eau, d’autres s’affaissent par crainte d’Allah. … Eh bien, espérez-vous (les musulmans) que de pareils gens (les juifs) vous partagerons la foi ? Alors qu’un groupe d’entre eux, après avoir entendu et compris la parole d’Allah, la falsifièrent sciemment. »

Dans les dernières années de sa vie, Muhammad accuse clairement les Juifs et les chrétiens de falsification textuelle. Mais aujourd'hui, parmi les savants musulmans, il y a un relatif consensus selon lequel Muhammad ne voulait pas suggérer que les Juifs et les chrétiens ont procédé à des changements majeurs dans le texte de la révélation originelle. Le Coran ne traite pas le contenu de la Bible d'une manière discriminatoire, mais plutôt répète à l’envie plusieurs des accusations classiques contre les chrétiens et déplore régulièrement, par exemple, la filiation divine de Jésus, la trinité, et la crucifixion. L’accusation de falsification du texte doit être comprise, dans le cas de Muhammad, avant tout en fonction de son rejet comme messager de Dieu.


L’avis des théologiens musulmans sur la falsification de la Bible

Dans l'apologétique musulmane postérieure à Muhammad, cette accusation de falsification textuelle a été lancée à plusieurs reprises et, au fil du temps, s’est développée jusqu'à ce qu'émerge une théorie de la complète falsification des textes bibliques. Les théologiens musulmans ont émis différents avis au sujet de ce qu'il fallait entendre par falsification des textes juifs et chrétiens. Selon certains exégètes du Coran,  les juifs et les chrétiens ont modifié le libellé du texte biblique (par exemple Bûrûnî) tandis que selon d'autres ils n’auraient fait que donner une fausse interprétation de certaines phrases (par exemple Tabari et Ibn Haldun). Cependant, le point de vue musulman sur les proportions de la falsification que le texte biblique aurait subie est devenu de plus en plus sévère avec le temps.

Mis à part certaines exceptions, néanmoins, les premiers textes apologétiques musulmans mettent moins l'accent sur cette accusation et, en outre, formulent moins de charges concrètes concernant ce qui pourrait être compris comme falsification textuelle. Mais avec le développement des controverses entre chrétiens et musulmans, ce point a gagné en importance. Il est bientôt devenu commun de penser que non seulement des lettres et le sens des mots avaient été changés dans l’Ancien et le Nouveau Testament, mais qu’une falsification systématique et délibérée de la Bible avait eu lieu. La «preuve» de cela, a-t-on déclaré côté musulman, réside dans le fait que l’Ancien et le Nouveau Testament avaient annoncé Muhammad comme ultime prophète de Dieu, mais que ces prophéties ont été systématiquement effacées de tous les manuscrits de la Bible.


Le dogme musulman du Coran comme révélation originale

Du point de vue musulman, l’idée que le Coran est éternel et Parole incréée de Dieu (présente depuis l’origine du temps) supporte l'hypothèse de la falsification textuelle. Le Coran est en effet considéré comme une copie exacte de la révélation originelle dans le ciel dont l’existence précède celle de l’Ancien et du Nouveau Testament. Du point de vue musulman, il est évident que la priorité doit être donnée à la révélation originelle plutôt qu’à celle qui vient après parce que la première doit être la source véritable de la Parole divine. En outre, si, comme les apologètes musulmans le font, on tient pour acquis qu’Abraham a établi le sanctuaire central de l'Islam, la Kaaba à La Mecque, alors l'Islam doit être la religion qui est née la première et elle est donc la religion originelle de l'humanité. Même si Moïse et Jésus ont proclamé leur message avant Muhammad, en fait Muhammad ne fait que rappeler le message originel, le message d'Abraham, et ramène ainsi l'humanité aux origines de la révélation de Dieu.

 

Des théologiens (chrétiens) de la critique historique comme principaux témoins de la preuve de la vérité de l’islam

La critique biblique, devenue très populaire aux 18e et 19e siècles en Europe, a finalement fourni aux théologiens musulmans la « preuve » longtemps cherchée que l’Ancien et le Nouveau Testament ne pouvaient pas être tenus pour révélation divine. Des théologiens et philosophes européens, dont le souci commun était de remettre en cause l'authenticité de la Bible (presque unanimement reconnue pendant de nombreux siècles par l'Eglise), et d’en ruiner la portée par l'énumération de prétendues contradictions ou incohérences historiques, ont été traduits au Proche-Orient. Et les arguments trouvés dans leurs œuvres ont été opportunément intégrés au dogme musulman de la falsification de la Bible. Si même des savants « chrétiens » de la critique textuelle «prouvaient» la falsification de leurs propres textes, tout cela, pour les théologiens musulmans, constituait la confirmation finale des affirmations du Coran, qui a toujours formulé cette accusation, quoique de manière moins détaillée. [1]

On peut considérer que les comparaisons entre les Evangiles synoptiques – qui sont habituelles dans les ouvrages contemporains d’apologétiques musulmanes et qui sont toujours défavorable à la crédibilité de l'Évangile – proviennent exclusivement d’œuvres de théologiens européens que l'apologétique musulmane fait siennes. Le catalogage des différences entre les textes des Evangiles n'est donc pas le «résultat» de recherches musulmanes indépendantes sur le texte biblique. Lorsque les apologètes musulmans citent des théologiens européens, c’est pour souligner les «contradictions» du texte biblique, ou afin d’élaborer un contraste entre la doctrine "paulinienne" et la prédication de Jésus et des premiers disciples. Quiconque lit la littérature apologétique musulmane en étant attentif à l’importation de pensées théologiques européennes sera étonné de constater la forte dépendance de cette littérature à l'égard des écoles théologiques occidentales et des pensées qu’elles ont produites. Il sera également étonné de constater combien cette littérature est au fait des développements théologiques actuels en Europe.


Trois apologètes islamiques avocats de la théorie de la falsification du texte biblique

1. Muhammad Rashid Rida (1865-1935)

Muhammad Rashid Rida était l'un des théologiens musulmans les plus influents au tournant du 20e siècle. Il était élève du célèbre Mohammad Abduh, théologien égyptien réformateur et adversaire résolu du christianisme. Il fut actif en tant que mufti et ainsi habilité à prononcer des opinions juridiques. A ce titre, il donna publiquement son point de vue sur les problèmes les plus divers touchant à l’économie, à la politique et à la vie sociale.

Pour nous, la manière dont Rashîd Ridâ appréhende le christianisme et la question de la fiabilité de la transmission de la Bible est d'une importance particulière: « ... Ridâ considère les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament comme un mélange de mythes, de légendes et d'histoires mêlés au message biblique authentique tel que Dieu l’a révélé ». [2]

Quand il prend position par rapport au christianisme et à la Bible, Rachid Rida, à l'instar des apologètes musulmans du 19e siècle, s'inspire substantiellement de l'exégèse historico-critique de la Bible, afin de réfuter le christianisme en recourant aux travaux de ses propres « avocats ». À cette fin, Ridâ s'est beaucoup intéressé aux textes du Nouveau Testament et à plusieurs ouvrages de théologiens européens, philosophes et hommes de lettres. En dépit de sa position critique à l'égard du christianisme, il était d'avis, contrairement à beaucoup d'apologètes musulmans, que le texte original de l'Ancien et du Nouveau Testament n'avait pas subi de falsification dans une période récente mais que les falsifications du texte original avait eut lieu entre le moment de la prédication de la doctrine chrétienne et l'enregistrement qui en a été fait. [3] Cette conviction le poussa à procéder à une critique fondamentale.

Rachid Rida tient en particulier l'apôtre Paul pour responsable de l'introduction d'éléments païens dans la foi chrétienne. Cet argument est l'un des plus fréquemment utilisés par l'apologétique islamique. D’après Rida, les paraboles de Jésus ont été diversement interprétées, ce qui provoqua des divisions parmi les chrétiens et entraîna le développement de textes divergents de l'Évangile, plus du tout semblable à la Parole originelle de Dieu.

En outre, Rida doute que les quatre Evangiles nés au cours du premier siècle et acceptés comme canoniques correspondent aux textes actuels de l’Evangile, car, suppose-t-il, quand les chrétiens ont été persécutés au cours des trois premiers siècles, les Évangiles originaux n’ont pas pu être préservés. « Comme la plupart des musulmans, il situe la rupture décisive dans l'histoire du christianisme au IVe siècle ...» [4], car, comme les apologètes musulmans l’ont maintes fois souligné, les doctrines de la trinité et du salut par la mort de Jésus sur la croix ont été élevées au rang de dogme lors du Concile de Nicée en 325 après J.C., introduisant ainsi une erreur aux conséquences graves [5]. En effet, l’unicité de Dieu (en arabe: Monothéisme) a de ce fait été remplacée par la trinité, c’est-à-dire par une forme de polythéisme. Par conséquent, les Evangiles qui nous ont été transmis ne sont plus parfaits parce qu’ils ont perdu leur pureté.


2. Muhammad Muhammad Abu Zahra (1898-1974)

Muhammad Muhammad Abu Zahra, ancien professeur de religion comparée à la célèbre université égyptienne al-Azhar et titulaire d'une chaire à la faculté de droit de l’université du Caire, a été l'un des savants les plus importants du monde musulman du 20e siècle. Ses écrits exercent une grande influence aujourd’hui encore. Abu Zahra donna des « Conférences sur le christianisme» au Caire pour la première fois en 1942. Elles ont été publiées par la suite en plusieurs éditions et continuent de jouer un rôle important dans l’affrontement entre l'islam et le christianisme. Comme Rachid Rida, Abû Zahra est également un adversaire décidé du christianisme.

Quand il cite des opinions différentes sur la date de composition et sur la question de l'inspiration des quatre Evangiles comme arguments contre la plausibilité du christianisme, Abu Zahra s’appuie lui aussi sur les résultats de la méthode historico-critique de la littérature théologique et philosophique européenne. Dans sa sélection « d’ouvrages chrétiens », il se réfère en particulier à la « Vie de Jésus » d'Ernest Renan (publié à Paris en 1863) et aux écrits de Léon Tolstoï. En raison de son ignorance des langues européennes, il a dû dépendre de traductions arabes de ces ouvrages. [6]

Les « Conférences » d’Abu Zahra se concentrent d'abord sur une représentation idéalisée du christianisme qui s’accorde parfaitement avec l'Islam et qui, à son avis, était enseigné par Jésus. Ce christianisme, selon lui, n’est cependant plus contenu dans les textes chrétiens puisqu’ils ont été corrompus par les éléments païens qui ont trouvé place dans la doctrine chrétienne [7]. Le christianisme doit donc être recherché dans le Coran.
Abu Zahra croit pouvoir identifier trois raisons à la falsification de la doctrine chrétienne [8]:

1. Les falsifications des textes écrits à l'époque des débuts du christianisme résultent de la persécution des premiers chrétiens.

2. Les textes produits par les premiers chrétiens ont été influencés par la philosophie néoplatonicienne.

3. Le caractère syncrétique de la religion romaine et la philosophie grecque ont falsifié l'Evangile de l'unicité de Dieu originellement prêché par Jésus, de sorte que le christianisme présente aujourd'hui un mélange d’éléments issus de la religion juive, du paganisme romain et du néoplatonisme. [9]

Une autre partie des "Conférences" contient des critiques d'Abu Zahra à l’encontre du christianisme actuel. Après avoir analysé l’histoire de l'Eglise chrétienne avec ses conciles et ses divisions théologiques, Abu Zahra conclut que la trinité, par exemple, n'était pas une doctrine chrétienne originelle, mais qu’elle a été introduite dans le christianisme après la naissance de l’école philosophique d'Alexandrie [10] et que la chrétienté était divisée sur cette question. C’est seulement lors des conciles des débuts de l’Eglise que les dogmes de la divinité du Saint-Esprit et celle concernant le Messie, par exemple, ont été formulés, ce qui, selon lui, a rencontré une résistance non négligeable de la part de certains groupes chrétiens. [11]


Paul, artisan de la falsification du christianisme

Que le christianisme moderne résulte d’une falsification du christianisme originel est un argument que beaucoup de théologiens musulmans soutiennent. Il existe, cependant, de nombreuses théories sur la cause et le moment de cette falsification. Dans ces théories de la falsification, les ouvrages d’apologétiques islamiques anciens ou modernes considèrent Paul comme le principal responsable de l’introduction de fausses doctrines dans le christianisme. Hermann Stieglecker situe au Xe siècle après J.-C. (soit environ 300 ans après la proclamation de l'Islam) la période la plus récente pour la formulation de l’avis selon lequel Paul aurait corrompu la doctrine chrétienne. [12]

3. Ahmad Chalabi (né env. en 1921)

Ahmad Chalabi (nés entre 1921 et 1924), théologien égyptien, titulaire d'un doctorat en histoire de l'Université de Cambridge, a fait des commentaires détaillés sur le christianisme dans une étude théologique comparative publiée en 1959 sous le titre « Comparaison des Religions » (en arabe: al-muqâranât Adyan). Il aborde des sujets tels que la trinité, la crucifixion, et le salut. Il est cité ici comme exemple d’érudit musulman du 20e siècle.

Pour son analyse du christianisme, Chalabi a eu recours aux travaux de savants chrétiens et non-chrétiens occidentaux [13], à des traités polémiques musulmans ainsi qu’à des articles de chrétiens convertis à l'islam. Pour Chalabi, le christianisme est un mélange d’opinions personnelles de l'apôtre Paul et d’éléments païens qu’il a introduits dans le christianisme. [14] Cet auteur rend également responsables les Evangiles de Luc et de Jean d’avoir « dégénéré » le christianisme.


Pour Chalabi, certains passages des quatre Evangiles, tels que la naissance de Jésus, la tentation et la résurrection, ont été rédigés sur le modèle des légendes bouddhistes et des récits des divinités païennes de l'Inde et du Proche-Orient. Chalabi rejette aussi les miracles racontés dans les évangiles. Il y a, à son avis, trop de miracles. Ils sont, de plus, liés de manière si théâtrale qu'ils paraissent invraisemblables et, à son avis, ne correspondent à aucun but précis. [15]


On pourrait mentionner bien d’autres théologiens musulmans ayant cette attitude négative envers les enseignements chrétiens. Muhammad Rashid Rida, Muhammad Muhammad Abu Zahra, et Ahmad Chalabi sont des exemples de la critique fondamentale que les théologiens musulmans influents font du christianisme. Ils montrent aussi l’importance du soutien que la critique biblique européenne a fourni aux apologètes musulmans.
 
Notes
[1] Le travail le plus complet et peut-être le plus influent d’un théologien musulman du 19e siècle est certainement l’ouvrage intitulé Izhar al-haqq (La divulgation de la Vérité), par Ibn Rahmatullah Halil al-'Uthmani al-Kairânawî. D'abord publié en 1867 à Constantinople, il a régulièrement été réédité jusqu'à nos jours.
[2] M. Ayoub, "Vues musulmanes du christianisme: Quelques exemples modernes», dans: Islamochristiana (Rome), 10 (1984), pp 49-70, ici p. 58.
[3] Muhammad Rashid Rida a résumé ses idées sur la falsification du texte de l'Ancien et du Nouveau Testament dans une série de seize articles parus dans la revue égyptienne Al-Manar (Le Phare). Ceux-ci ont été rassemblés au Caire en 1928 et publiés dans un livre sous le titre  shubuhât-Nasara wa-al-islâm hujâj (3e édition, 1956). Avec ce texte, Ridâ voulait faire contrepoids à l'œuvre des missionnaires européens. Voir par exemple le texte de Niqûlâ Yaqub Gibril, abhâth al-mujtahidîn (Le Caire, 1901).
[4] Olaf Schumann, Der Christus der Muslime. Christologische Aspekte in der Literatur arabisch-islamischen (Gütersloh, 1975), p. 122. Voir en : Al-Manar 10 (1907-1908), p. 386, les déclarations de Rida sur la compilation, au IVe siècle après J.C., des quatre Évangiles reconnus aujourd'hui.
[5] Le Concile de Nicée en 325 après J.C., avant tout, a rejeté l'arianisme et a formulé le dogme de la filiation divine de Jésus, tandis que la formulation du dogme de la trinité ne peut être vérifié qu’en 381.
[6] Ayoub, «Vues», p. 61.
[7] Abû Zahra, muhâdarât, pp 160ff.
[8] Décrit par Ayoub, «Vues», pp 63-64.
[9] Abu Zahra, muhâdarât, p. 11.
[10] Abu Zahra sur la trinité: muhâdarât, pp 103-110.
[11] Abu Zahra, muhâdarât, pp 129ff.
[12] Hermann Stieglecker, Die Glaubenslehren des Islam (Paderborn: Ferdinand Schöningh, 1962/1983), p. 259.
[13] Ahmad Chalabi, muqâranât al-Adyan, II: al-masîhîya, Al-Qahira, 2. éd., 1965, pp 55-56.
[14] Shalabi, muqâranât, pp 130-140, et Ayoub, «Vues», p. 64.
[15] Shalabi, muqâranât, pp 25FF; Vous pouvez aussi consulter Ayoub, "Vues", p. 62.