Muhammad et le Coran: une question d'honneur ou d'histoire?

Muhammad et le Coran

Depuis l’affaire des Versets sataniques de Salman Rushdie, le monde musulman réagit régulièrement aux atteintes à l’honneur de Muhammad. Dans un Occident qui tend à séparer pouvoir religieux et pouvoir politique, et qui fait de la critique libre de toute autorité ou dogme un aspect fondamental de ses démocraties, les proportions que prennent ces réactions sont difficilement compréhensibles.Il est donc urgent de revenir sur la relation que les musulmans entretiennent avec leur prophète. Pour eux, il est le modèle insurpassable, l’homme dont ils admirent tous les aspects de la personne et dont les enseignements, consignés dans le Coran, concluent et jugent toute révélation antérieure. Toute attaque contre Muhammad ou le Coran est donc immédiatement perçue comme le type d’agression le plus grave qu’ils puissent subir.

Il est délicat de donner un équivalent émotionnel de ce que les musulmans peuvent ressentir dans de telles circonstances. Mais l’expérience d’un homme à qui on dirait que sa mère est une prostituée et sa famille une bande de criminels s’en approche peut-être un peu. D’où l’indignation, la rage et les violences que nous ont rapportées les médias du monde entier ces dernières années.

Cette question d’honneur succinctement évoquée, il faut s’arrêter un instant sur quelques réactions suscitées par le film L’Innocence des musulmans. Pour certains, c’est une nouvelle occasion de faire le procès du monde occidental et de proposer à nouveau l’adoption d’une loi anti-blasphème. Mais de quoi parle-t-on exactement? En quoi consiste précisément cette «islamophobie» dont les Occidentaux seraient familiers et qui inspirerait leurs indicibles complots contre le monde musulman? Que l’auteur de ce film soit un exemple de comportement islamophobe, on n’a aucune peine à l’admettre. Il a très intentionnellement outragé l’honneur de Muhammad en en donnant une représentation grotesque et injurieuse plutôt que de se donner la peine d’argumenter de façon crédible. Mais ceux qui expriment des réserves ou des critiques dans le monde à propos de l’islam sont-ils nécessairement animés des sentiments de cet homme? Et leurs réserves ou critiques peuvent-elles vraiment ne s’expliquer que par l’ignorance et les préjugés tenaces qu’ils auraient à l’encontre de cette religion?

Ici, il n’est plus question d’honneur mais d’histoire. Tous les peuples replongent dans leur «mémoire collective» quand le socle de valeurs sur lequel reposent leur culture et leur identité paraît menacé. Même si près de huit siècles se sont écoulés depuis la fin des croisades, tous les musulmans du monde arabe s’en souviennent aujourd’hui encore comme d’une succession d’«agressions sauvages» contre eux. Hélas ils sont souvent moins nombreux à se souvenir qu’une des raisons de ces tentatives de reconquête de la Palestine a été le refus des Turcs contrôlant cette région de laisser les pèlerins en provenance des «pays chrétiens» visiter les «lieux saints».

L’accusation d’islamophobie régulièrement lancée contre des expressions critiques (respectueuses ou non) de l’islam tend ainsi à faire passer les musulmans pour victimes d’un Occident méprisant, conquérant et malveillant. Même s’il peut y avoir une part de vérité dans cette perception, elle est peut-être aussi en partie nourrie par la nostalgie d’une époque regardée comme idéale. En effet, les historiens musulmans, Ibn Ishaq en tête, montrent que la vie de Muhammad a connu deux périodes distinctes.

La première va de 610 à 622, date de l’hégire. Pendant ces années, Muhammad n’a qu’un petit nombre de disciples et sa propre tribu lui est hostile. Il peut néanmoins continuer à prêcher sa doctrine aussi longtemps qu’il jouit de la protection de deux personnages puissants: Khadija, sa femme, et Abu Thalib, son oncle. Il a à cette époque des relations amènes avec les Juifs et les chrétiens dont il apprécie la foi au Dieu unique. La seconde période commence en 622, avec la fuite de Muhammad vers Médine et se termine en 632, à sa mort. Etabli dans cette ville, Muhammad voit son statut changer radicalement. Il n’est plus seulement prophète. Il devient chef politique. Confronté aux besoins matériels de la nouvelle communauté, il décide de razzier les caravanes mecquoises afin de vivre du butin ainsi pris. Et pour faire taire l’opposition de ceux qui refusent son leadership religieux et politique, il institue le djihad, le combat pour l’avancement de l’islam. De cette période datent les passages du Coran les plus violents à l’encontre de ceux qui s’opposent au «messager d’Allah».

A Médine, c’est un fait, il a été question pour Muhammad et sa communauté de vie ou de mort. Mais c’est précisément ce point qui mérite réflexion. Sept siècles plus tôt, il a également été question de vie ou de mort pour l’Eglise. Pourtant, ni Jésus ni ses disciples n’ont légitimé la violence ou la force armée pour assurer leur survie et promouvoir un royaume terrestre. C’est pourquoi il est toujours malvenu pour l’Eglise de s’associer au pouvoir politique tandis que c’est au contraire parfaitement naturel pour l’islam. Cette différence a une implication de taille. Quand Jésus est présenté comme «Prince de la paix», on peut difficilement nier qu’il ait incarné cette réalité. Tandis que lorsqu’on nous parle d’islam «religion de paix», c’est plus difficile à concevoir parce qu’à Médine, Muhammad est devenu un homme de guerre. C’est plus difficile à croire aussi parce qu’aujourd’hui, islamistes et salafistes prennent exemple sur le Muhammad de cette période. Et, comme lui, ils considèrent qu’ils peuvent légitimement recourir à la violence lorsqu’ils estiment que l’islam est menacé.

Le rappel de ces faits n’a aucun caractère islamophobe. Il cherche plutôt à identifier les causes du malaise que provoquent les extrémistes qui justifient leur recours à la violence en prenant pour modèle le Muhammad de la période médinoise. Ce malaise – on peut le regretter – certains choisissent de l’exprimer par l’outrance et l’injure. Mais ce malaise n’en demeure pas moins réel et il doit être clairement exposé. Ce n’est qu’en discutant franchement de ce qui est problématique que le «vivre ensemble» a quelque chance d’être et de rester une réalité.

Paru dans Le Temps du 25 septembre 2012 sous le titre: Décryptage d'un malaise, au-delà des injures et des anathèmes.