Deux Arabes musulmans parlent de la violence en islam

Au cours d’une série d'entretiens qui les conduisent des « Printemps arabes » au califat de Daech en passant par le message des textes fondateurs, la place de la femme et des arts en islam, Adonis, poète syrien et Houria Abdelouahed, psychanalyste, traductrice et auteure, expriment leur profonde tristesse et leur colère contre les causes de la « régression profonde » des sociétés arabes.

Contrairement à ce que d’autres ont fait, ils n’attribuent pas la désolation actuelle de ces sociétés principalement à la colonisation ou à un plan occidental visant à anéantir l’islam. Ils l’expliquent plutôt par l'état de captivité de l’homme musulman et par la glaciation des sociétés musulmanes dont la cause fondamentale tient aux trois propositions constituant le cœur même de l’islam: 1) Le prophète Mahomet est le sceau des prophètes ;  2) Les vérités transmises sont par conséquent les vérités ultimes ;  3) L’individu ou le croyant n’a rien à ajouter ni à modifier. Il doit se contenter d’obéir aux préceptes.

De l’exclusivisme radical de ce credo découle la violence multiforme de l’islam qu’évoquent nos deux auteurs.

 

Violence politique

Le pouvoir a montré, tout au long de l’Histoire, qu’il a toujours veillé sur l’immuabilité et la perpétuation de cette conception religieuse (p 17). Prenant appui sur la forte cohésion de l’esprit tribal, l’islam est devenu un instrument de pouvoir et de conquête. « Représentants de Dieu » auto-proclamés, les successeurs de Mahomet ont prétendu à l’infaillibilité et ont ainsi exercé un pouvoir absolu. Mécontenter le calife ou le roi revenait à indisposer Dieu et à être coupable d’apostasie. C’est ainsi que l’extermination de ceux qui résistaient au pouvoir musulman est devenue un aspect normal de l’histoire de l’islam. « Toute l’histoire en porte le témoignage. L’islam s’est imposé par la force ; il est devenu une histoire de conquêtes. Les gens devaient soit se convertir, soit payer un tribut. Donc la violence en islam va de pair avec sa fondation ». (p 48)

 

Violence des textes fondateurs

D’après nos auteurs, le Coran mentionne le fait de ne pas croire dans 518 versets et le supplice et autres formes de souffrances infligés aux mécréants sont évoqués dans 370 versets. Sur un peu plus de 3000 versets, 518 parlent du châtiment et 80 de l’enfer. Coran 4.56 déclare : « Nous jetterons bientôt dans le Feu ... ceux qui ne croient pas à nos Signes (paroles du Coran). Chaque fois que leur peau sera consumée, nous leur en donnerons une autre afin qu’ils goûtent le châtiment. ». « L’individu musulman au sein d’une culture qui fait l’éloge du supplice est condamné à être soumis aux préceptes de la religion. Tout écart avec le chemin dessiné par l’islam est condamné. Et l’islam demeure la seule religion acceptable ». (p 50) Bien d’autres textes évoquent le combat à mener contre les Juifs et les chrétiens considérés comme ennemis de la « révélation » coranique.

 

Violence contre les individus

Les textes fondateurs, Coran, hadiths et biographie du prophète, donnent de nombreux exemples d’actes violents et parfois barbares commis par les musulmans. Suyûtî, un savant égyptien du 15e siècle, rapporte que Mu’âwiya, premier calife Omeyyade, emprisonna un partisan de Ali. Après l’avoir décapité, il ordonna qu’on dépose sa tête sur les genoux de sa femme. Ziyad ibn Abîh avait coutume de démembrer des femmes avant de les tuer. Il prenait également plaisir à les crucifier nues. C’est à partir du règne de Mu’âwiya, en 41 de l’Hégire que « la violence devint une structure religieuse, culturelle, politique et sociale. C’est cette structure qui a toujours régné. Jusqu’à aujourd’hui » (p 61). Dans ce contexte, la violence est revêtue d’un caractère sacré parce qu’elle incarne et défend le sacré (p 61).

Ces actes barbares ne sont qu’une partie des violences exercées contre l’être humain. Nos deux auteurs consacrent près de 25 pages aux violences infligées aux femmes et à la haine qu’exprime l’islam contre la féminité. « ... pour renforcer cette supériorité de l’homme (exprimée par maints versets du Coran), la religion a fait de la femme le symbole du péché ... il a transformé la femme en objet que l’on possède et la sexualité en code. ... Quand nous disons : ‘la femme en islam’, la pensée va automatiquement à son organe sexuel. La femme est un sexe. L’islam a tué la femme. Il n’y a plus de femme, seulement un sexe ou un fantôme qui s’appelle ‘la femme’. ... La femme sur terre existe. Mais l’islam nourrit un imaginaire hors du commun en appelant à quelque chose d’encore plus extraordinaire : c’est la ‘houri’. La notion du paradis est fondée sur ce plaisir sans limites et tout différent. Le ciel et la terre sont fondés sur la sexualité. ... La femme en islam est plus un objet qu’un véritable être humain. » (p 83-89).

 

Violence contre l’acte de penser

« Le musulman voit le monde à travers la vision islamique qui est ancienne et close. L’islam n’a besoin ni du monde, ni de l’autre, ni de la culture puisqu’il est la Culture absolue. Il reste inchangé, et ce, jusqu’à la fin des temps » (p 35). Ainsi, le travail de la pensée devient superflu. « La pensée est invitée à démissionner car la vérité du discours ne repose non sur sa propre vérité, mais sur l’autorité de celui qui le prononce » (p 54).

En Occident, certains activistes musulmans très médiatisés aiment rappeler que l’islam a donné au monde de grands esprits, laissant entendre que l’islam fut à la source de leur créativité. « Mais à vrai dire, tous les créateurs, tous ceux qui ont écrit dans le domaine de la poésie, de la philosophie, de la musique, etc., ceux qui ont bâti la culture islamique ou la civilisation arabe, n’étaient pas musulmans au sens traditionnel du mot. ... Ceux qui ont créé la civilisation islamique ont transgressé l’islam au sens dogmatique du terme. » (p 19) Adonis ajoute : « Il faut rappeler que les philosophes arabes n’étaient qu’un pont. Ils étaient des intermédiaires et non des créateurs. Le seul innovateur fut Averroès, le commentateur d’Aristote ... » (p 129).

En résumé, l’homme arabo musulman est retenu par une double chaîne : celle qui le lie à une interprétation littérale des textes fondateurs et celle de la désagrégation de sa personne dans la Oumma, communauté des croyants. Pour Adonis, Daech a poussé cette captivité à son point ultime d’épuisement. « Je vois en Daech la fin de l’islam. C’est un prolongement, certes. Mais c’est également la fin. Actuellement, sur le plan intellectuel, l’islam n’a rien à dire. Ni élan, ni vision pour changer le monde, ni pensée, ni art, ni science... » (p 114)

 

L’islam peut-il changer ?

Makek Chebel, auteur de « Changer l’islam », croit à l’évolution de l’islam. Mais il lui faut son Luther, dit-il ! Si le mouvement initié par le grand réformateur allemand a consisté à revenir aux sources de la foi chrétienne, alors on peut dire que les mouvements salafistes ont eux aussi effectué leur retour aux sources. Mais pour quels résultats ? Adonis tranche avec l’optimisme affiché de Chebel : « La régression est générale. Et ceux qui essaient de trouver au sein de l’islam un autre islam n’y parviendront jamais. L’islam régnant ne reconnaît pas ce qui est en contradiction avec lui. »

Quel espoir de réforme reste-t-il alors ? Adonis admet implicitement que le passage est étroit parce qu’ « il n’existe pas un islam modéré et un islam extrémiste, un islam vrai et un islam faux. Il y a un islam. Nous avons en revanche la possibilité de faire d’autres lectures. » (p 118-119)

Par « d’autres lectures », il entend celle qui privilégierait la séparation de la religion et de l’Etat et la création d’une société fondée sur les droits et devoirs du citoyen plutôt que sur les prérogatives de la religion sur l’homme. Mais ses espoirs ont-ils des chances d’aboutir ? Il semble en douter : « Nous avons mené un combat durant les deux derniers siècles pour la création d’une société civile et laïque et nous nous trouvons aujourd’hui face à un obscurantisme scandaleux qui est en train d’exterminer les prémices d’une modernité. (p 106).

Envers et contre tout, il veut néanmoins conserver un espoir : « La psychanalyse finira un jour, je l’espère, par déconstruire la légende sur laquelle repose l’islam ». (p 176)

 

Adonis /  Violence et islam

Entretiens avec Houria Abdelouahed, Editions du Seuil, 2015

 

Dans cette vidéo, Wafa Sultan, syrienne installée aux Etats-Unis, évoque la violence des enseignements de l'islam et leurs effets sur ceux qui les reçoivent.