Crimes d'honneur et conceptions de l'honneur

« Senel Habes, de Kilis, divorcée, se rend au commissariat de police et raconte qu’elle est harcelée par son ex-mari. Paniquée, elle demande la protection du bureau du Procureur de la République. Bien que le danger soit avéré,  les autorités ont ignoré son appel à l’aide. Elle portait, sur son visage, les marques très nettes faites par l’acide que son mari avait jeté sur elle. Vingt jours plus tard, Senel Habes était tuée par son ex-mari. »

Des crimes d’honneur ont lieu aujourd’hui et pas seulement dans l’Est de la Turquie. En Allemagne aussi, et dans d’autres pays d’Europe, des femmes meurent pour des raisons « d’honneur ». Jusqu’à aujourd’hui, les services de recherche criminelle en Allemagne ne tiennent pas de statistiques distinctes, mais des statistiques non officielles dans ce pays relèvent au moins 49 crimes ou tentatives de crime d’honneur entre 1996 et 2005. Les Nations Unies estiment qu’environ 5000 crimes d’honneur ont été commis dans le monde (sans compter le grand nombre de ceux qui n’ont pas été signalés).

Des crimes d’honneur sont commis dans l’Est de la Turquie, proche du Kurdistan, en Jordanie et Syrie, au Pakistan, en Inde et au Bengladesh, en Iran, Irak, Palestine et Israël, au Liban, en Ethiopie et au Kosovo de même que dans bien des pays hors du Bassin méditerranéen tels le Mexique, l’Equateur, le Brésil, l’Afrique de l’Est, la Malaisie, la Papouasie-Nouvelle-Guinée et le Cambodge ainsi que chez les populations de migrants dans les pays occidentaux. Silvia Tellenbach, y ajoute les pays du Maghreb et le Yemen pour lesquels elle relève 400 crimes d’honneur pour la seule année 1997. Amnesty International pense que plusieurs centaines de ces crimes ont été commis au Pakistan en 2004, d’autres les estiment à 1500 par an. Partout, le nombre de crimes non signalés est élevé.

 

Quand l’honneur est-il offensé…

Une fille ou une femme est tuée par un membre de sa propre famille pour des « raisons d’honneur » quand on pense qu’elle n’a pas eu la conduite irréprochable que l’on attend d’elle dans son rapport à l’autre sexe, qu’elle a violé son intégrité sexuelle et, par là même, a entaché l’honneur de toute la famille. La perte de virginité est considérée comme particulièrement répréhensible. Dans les cultures du Proche et du Moyen-Orient, où « perdre la face » joue un rôle essentiel, la famille est obligée d’agir quand une violation des conventions sociales devient connue de tous.

Ainsi, la réputation d’une femme doit être conservée irréprochable en tous temps. Pour cette raison, le risque d’être victime d’un crime d’honneur commence à la puberté et s’achève seulement avec la mort. Une jeune femme qui agit de façon immorale aura peu de chance de se marier et doit craindre la mort. Une femme plus âgée ou divorcée peut être enfermée ou battue. Les femmes plus âgées surveillent les plus jeunes ; bien des mères « même… participent… quand leur propre fille est poussée sous un tracteur et meure ».

Partout où ces lois sont appliquées, le moindre soupçon d’une conduite s’éloignant de la norme peut ruiner la réputation d’une femme. Aucune action n’est même nécessaire ; la femme est devenue un sujet de commérage et cela suffit. Elle s’est soustraite au contrôle légitime de son mari ou de son père et, pour cette raison, elle peut être accusée de faire ou de désirer faire le mal. Des crimes d’honneur sont également motivés par la résistance de la femme à un mariage arrangé, son souhait d’un divorce, des grossesses hors mariage –et cela, même quand la femme a été victime d’un viol. Cette femme devra peut-être épouser son violeur et ainsi, toutes les poursuites policières cesseront car, de fait, les injustices causées à la famille sont compensées par ce mariage.

Au Pakistan, les crimes d’honneur accomplis pour des raisons économiques ne sont pas rares ; c’est le cas, par exemple quand une fille refuse de renoncer à son héritage. Ces meurtres sont considérés comme de « crimes d’honneur » maquillés c’est-à-dire comme des crimes fondés sur  une fausse défense de l’honneur. Ou bien une famille peut avoir de grandes dettes, tuer une de ses femmes pour conduite immorale, puis accuser l’homme dont elle est débitrice d’être son amoureux. Puisqu’une rumeur a autant de poids qu’un fait avéré, l’accusé, qui ne peut se défendre efficacement, est obligé d’annuler la dette comme compensation pour la soi-disant perte de l’honneur familial. Le mal fait à la femme, violence, mariage forcé ou viol, n’entre pas en ligne de compte puisque seul le mal fait à l’homme, au travers de sa perte d’honneur, demande une compensation ou une punition.

 

Le conseil de famille

Si une famille fait face à une perte d’honneur alors, et c’est une règle, le conseil de famille décidera de ce qui doit être fait. Dans des cas mineurs, une fille sera déscolarisée et une femme enfermée, battue ou donnée en mariage à un homme dans une autre ville sans qu’on lui demande son avis. Pour des cas plus sérieux, la famille décidera de tuer la femme mais n’informera pas la victime de sa décision. Un jour, ou une nuit, elle sera tuée, étranglée,  poignardée, matraquée, lapidée, brûlée, poussée sous une voiture ou jetée d’un pont. Les meurtres ayant pour motif l’honneur sont fréquemment à l’origine des attaques de femme à l’acide particulièrement fréquentes au Bengladesh ou, en Inde, des brûlures déguisées en accidents domestiques, bien que la raison la plus plausible en soit la trop faible dot payée par les parents de la mariée. D’autres morts sont comptées comme des suicides. Le crime d’honneur est la plus grande forme de violence contre une femme, programmée pour des motifs particulièrement indignes ; c’est, en fait, une exécution.

 

L’obligation d’agir

L’honneur qui, dans les sociétés tribales, compte plus que la vie d’un être humain, doit être défendu, si nécessaire,  en enlevant la « tâche » ou, comme le chef d’une tribu de Jordanie l’a formulé : « Une femme est comme un olivier. Quand ses branches sont attaquées par les vers, elles doivent être ôtées afin que la société reste propre et pure ».

Si un père ou un frère ne défend pas l’honneur familial, il sera lui même jugé comme faible, peu viril et sans honneur. Il « perd la face » et le respect, et même ses moyens d’existence. C’est pourquoi les hommes aussi doivent être considérés comme des victimes tout autant que comme les auteurs des crimes. Un palestinien de 25 ans parlait de ce devoir : « Je ne l’ai pas tuée, mais plutôt aidée à se suicider pour accomplir la sentence de mort qu’elle s’était elle-même infligé. Je l’ai fait pour laver, dans son sang, l’honneur de la famille qu’elle avait violé et parce que la société, qui n’aurait eu aucune pitié pour moi si je ne le faisais pas, me le demandait ».

Désormais, dans bien des cas, un crime d’honneur n’est pas considéré par la société comme un meurtre au sens plein du terme. Le présupposé pour cette attitude réside dans une société qui a une plus haute opinion du collectif que de l’individuel. Souvent, c’est un mineur de la famille qui est choisi pour exécuter la sentence afin que, si le crime passe finalement en justice, la punition et la perte de la force de travail soient aussi limitées que possible.

Bien que la tradition des crimes d’honneur soit millénaire, elle a suscité peu de recherches jusqu’à aujourd’hui. Un voile de silence recouvre cette tradition ancienne et n’a été soulevé que ces dernières années, surtout par des organisations de défense des droits de l’homme ou des droits des femmes. Les crimes d’honneur sont entourés d’une aura de discrédit et, pour cette raison, les enquêtes, policière ou judiciaire, ne conduisent nulle part et sont recouvertes d’un voile de silence.

 

Crimes d’honneur et Islam

D’un côté, il est certain que les crimes d’honneur n’ont aucune justification ni dans le Coran, ni dans la tradition islamique, ni dans la théologie classique, pour la bonne raison que la tradition du crime d’honneur est bien plus vieille que l’Islam lui-même. D’un autre côté, les crimes d’honneur sont perpétrés aujourd’hui essentiellement, bien que pas exclusivement, dans les sociétés islamiques. Là, surtout dans les régions rurales, bien des sociétés sont régies par des structures tribales semi-féodales, dans lesquelles les femmes sont souvent traitées, de facto, comme une sorte de « propriété » de l’homme. Ces règles de conduite traditionnelles sont entremêlées aux règles religieuses de l’Islam.

Le facteur aggravant la différence entre les hommes et les femmes dans les pays islamiques est l’exigence d’obéissance de la femme à son mari, ancrée dans la loi islamique du mariage fondée sur la sourate 4 :34 et les nombreuses traditions qui ont eu cours depuis Mahomet ; elles mettent l’accent sur la position élevée du mari tant d’un point de vue légal que social et cela, selon l’opinion fondamentalement traditionnelle des théologiens musulmans, inclut même la punition corporelle des femmes en cas de conflit (cf. Sur. 4 :34). Même si bien des théologiens rejettent cette interprétation et si la pratique dans bien des familles musulmanes est différente, les textes sont là et leur interprétation traditionnaliste crée toujours un climat dans lequel la violence contre les femmes est couramment considérée, de même que le principe d’obéissance et la limitation du droit des femmes, comme une part de la vie quotidienne. Ainsi, sous l’influence d’un style de vie et d’une culture organisés selon un système tribal patriarcal et fondés sur les valeurs de l’Islam traditionnel, c’est à la femme seule que revient la responsabilité de sauvegarder l’honneur. Ainsi, l’interprétation conservatrice traditionnelle du rôle de la femme, fondée sur des valeurs musulmanes, favorise son contrôle, légitime la violence et d’une certaine façon le crime d’honneur. Bien sûr, des personnalités religieuses de premier plan dans différents pays se sont élevé contre les crimes d’honneur. Mais, jusqu’à aujourd’hui, leurs appels n’ont pas conduit à un changement sociétal car la justification « nécessaire » des crimes d’honneur est apparemment profondément enracinée.

 

Condamnation pour les crimes d’honneur

Une réelle poursuite criminelle des crimes d’honneur est exceptionnelle ; elle est tenue secrète ou étouffée par peur, solidarité ou conviction. La femme trouve difficilement une protection quand elle dépose plainte auprès de la police ; le coupable échappe à des poursuites criminelles. Il peut même arriver qu’il se rende lui-même à la police, fier d’avoir réparer l’honneur de sa famille et sachant que la majeure partie de la société est de son côté.

Dans beaucoup des pays du Proche et du Moyen-Orient, une réduction de la peine prononcée pour un crime d’honneur est certaine sur la base d’une « provocation » causée par la conduite honteuse d’une femme ou d’une sœur. Auparavant, l’article 340 du code pénal jordanien accordait même l’impunité pour l’auteur d’un crime d’honneur s’il avait pris sa femme commettant l’adultère. L’article 98 permet une réduction de la peine si le meurtrier a commis son crime sous l’effet d’une colère justifiable par la conduite déplacée et compromettante de sa victime. En 2001, l’article 340 a été modifié par décret royal remplaçant l’impunité par une réduction de peine pour un meurtrier d’honneur d’une femme prise sur le fait. En 2003 cependant, la modification de l’article 340 devait être ratifiée dans la loi par le parlement jordanien, mais a été rejetée par la Chambre basse. Pour cette raison, le statut de l’article 340 est toujours incertain. Une réduction de la peine encourue pour crime d’honneur est possible non seulement en Jordanie mais dans la majeure partie des pays où prédomine une population musulmane. Au Pakistan, la législation courante statue qu’un meurtrier pour l’honneur doit être traité comme un meurtrier, mais aussi que le juge peut décider d’un compromis où la famille peut pardonner à l’agresseur et celui-ci peut être acquitté.

En Turquie, jusqu’en 2003, l’article 462 du code pénal condamnait à une peine réduite en cas de crime d’honneur réalisé à la suite d’une « provocation » (adultère présumé ou réel). Un changement équivalent de la loi, effectif en 2005, est un pas dans la bonne direction mais encore faut-il que la loi soit appliquée en totalité. Un problème demeure car un meurtre commis « sous le coup d’une grande colère » pour cause de provocations sérieuses peut espérer un jugement prenant en compte des circonstances atténuantes. De facto, dans la partie rurale de la Turquie, il n’y a eu à ce jour aucune condamnation dans la grande majorité des cas.

Les partisans des Frères Musulmans, représentés au Parlement jordanien, qualifie la suppression de l’article 340 de « non islamique » et dirigée contre la Charia. Une suppression, disent-il, équivaudrait à plier devant l’Ouest (selon certains commentaires des porte-paroles du Parlement) et à pour but de « détruire les valeurs islamiques, sociales et familiales en voulant enlever aux hommes leur naturel humain quand ils surprennent leur femme commettant un adultère ».

Il est certain que d’autres voix, tout aussi islamiques comme celle du Mufti de Gaza Cheik Abd Al-Karim Kahlut, ont déjà demandé la peine de mort pour ceux qui commettent des crimes d’honneur car, selon eux, rien dans la Charia n’autorise un individu à exercer la peine de mort. Le Front islamique de Jordanie (IAF) dont la majorité sympathise avec les Frères musulmans, fait du crime d’honneur un devoir « de fait » pour les hommes impliqués. Il dit que c’est mal, bien entendu, de se faire justice soi-même, mais le châtiment pour une offense de la morale familiale par la femme est cependant un acte islamique. Yotal Feldner, donc, a certainement raison quand il confirme que, dans un pays à population majoritairement musulmane, le terme « islamique » ne recouvre pas seulement ce que le Coran ou la tradition définit comme islamique, mais aussi ce qu’une majorité de la population considère comme islamique. Quand environ les 2/3 de la population considère que les crimes d’honneur ne sont pas contraires aux enseignements de l’Islam, alors le crime d’honneur ne peut être effectivement dissocié de la religion dans la conscience de la majorité de la population.

Au-delà de tout cela, il y aurait beaucoup à dire pour que soit pris en compte au cours du jugement, non seulement celui qui a accompli le meurtre – comme cela est arrivé récemment dans le procès pour le crime d’honneur de Hatun Sürücü à Berlin au cours duquel seul le meurtrier a été condamné – mais aussi tous les membres de la famille pour leur participation à la décision, l’organisation, l’incitation, la tenue secrète, l’aide et l’encouragement de l’acte. L’étendue des mesures ne prend cependant pas fin avec la punition. Une éducation active menant à l’égalité des sexes, à la reconnaissance du monopole de l’état sur la justice et à l’enseignement des valeurs démocratiques devrait commencer au jardin d’enfant afin que l’indifférence et l’ignorance ne puissent subsister – car, pour celles et ceux que cela concerne, c’est vraiment une question de vie ou de mort.