La Bible et les autres livres religieux

Pourquoi plusieurs religions se réclamant de la Bible ne sont-elles pas d’accord entre elles ? La Bible est source d’inspiration pour plusieurs courants de pensée. Outre certaines religions, nombreuses sont les sectes qui disent se fonder sur la Bible. Mais ici, on se focalisera sur les trois religions dites monothéistes :  judaïsme, christianisme et islam. En effet, elles ne sont pas d’accord sur tout, en particulier sur l’essentiel dans une approche chrétienne, à savoir la place accordée à Jésus-Christ. Pourtant elles se réfèrent toutes les trois à la Bible, chacune à sa manière. Comment expliquer cela ?

La Bible dans le judaïsme

Lorsqu’il parle de la Bible, le judaïsme se réfère exclusivement à ce que les chrétiens considèrent comme sa première partie, et qu’ils appellent l’Ancien Testament. Déjà au premier siècle de notre ère, on trouve quatre courants du judaïsme(1) qui ont un rapport différent à  Bible :

– les Sadducéens se réfèrent exclusivement aux cinq premiers livres de la Bible, la Torah. Ils rejettent tout ce qui ne s’y trouve pas d’une manière explicite (notion de vie éternelle, de résurrection, le Messie…), pourtant annoncée dans les Écrits (Job 19.26 ; Psaumes 16.10) et les Prophètes (Ésaïe 26.19 ; Daniel 12.2).

– les Pharisiens croient aux trois parties qui constituent l’Ancien Testament (la Torah, les Prophètes et les Écrits), même s’ils accordent une autorité supérieure à la Torah. À coté de cela, ils ont développé une « tradition orale » sur la base des commentaires sur la Torah et des homélies sur les Prophètes et les Écrits. Contrairement aux sadducéens, ils croient à la résurrection des morts, aux anges et aux démons, et attendent l’avènement du Royaume de Dieu.

– les Esséniens, comme les Sadducéens et Pharisiens, croient à la Torah, et ont un règlement sévère qui leur est propre : la chasteté, la pureté rituelle, la propreté physique, etc(2).

– les Zélotes se distinguent par leur observation rigoriste de la Torah allant jusqu’à exécuter ceux qui, à leurs yeux, sont infidèles à la Torah. Leur exempleen la matière est Phinéas, fils d’Éléazar et petit-fils du prêtre Aaron, qui a éloigné la colère de Dieu en exécutant un israélite désobéissant à la Torah (Nombres 25.1-18). Mais aucun de ces courants religieux du judaïsme ne se réfère au Nouveau Testament, deuxième partie de la Bible chrétienne, qui témoigne de la vie de Jésus et des premières églises. La base principale est la Torah avec des lectures plus ou moins différentes. Après la destruction du Temple en 70 après J.-C., c’est le courant des Pharisiens qui s’impose. La « tradition orale » prend de plus en plus d’importance en plus de l’Ancien Testament. Elle comprend des traditions législatives, mais aussi des récits complétant ceux de la Bible, ainsi que des commentaires de cette dernière. Ces traditions seront mises par écrit pour former le Talmud. Les deux piliers actuels du judaïsme sont ainsi l’Ancien Testament et la Tradition.

 

La Bible dans l’islam

L’islam est une autre religion monothéiste qui se réclame d’une certaine manière de la Bible. En effet, tout musulman qui se veut fidèle au Coran doit croire dans les quatre livres majeurs que Dieu a révélés aux hommes :

– la Torah de Moïse (Coran 3.93 ; 6.154) et les Psaumes de David (Coran 4.163), façon de désigner tout l’Ancien Testament ;

– l’Évangile de Jésus (Coran 5.46), manière de désigner le Nouveau Testament ;

– le Coran de Muhammad (Coran 6.155). C’est le troisième fondement(3) de la foi musulmane. La question qui se pose est donc la suivante. En quel sens les musulmans croient-ils à la    Bible ? En fait, cela ne veut pas forcément dire croire vraiment ce qui est écrit dans la Bible. Car, pour un musulman, le Coran étant le dernier livre révélé, il récapitule et complète la révélation de Dieu. Par conséquent, la révélation coranique a rendu caduque la révélation biblique. De plus, le musulman pense que la Bible est falsifiée pour deux raisons :

1) certains points évoqués dans le Coran sont en contradiction avec ce qui se trouve dans l’Évangile ;

2) certaines précisions apportées par le Coran par rapport à Jésus ne se trouvent pas dans la Bible(4).

Ainsi, le contenu de la Bible ne fait pas autorité pour un musulman bien qu’il la considère comme une Parole « descendue » de Dieu. L’islam se fonde avant tout sur le Coran, auquel s’ajoutent les Hadiths, appelés « la Tradition ». Ces Hadiths comportent les paroles remontant à Muhammad pour les sunnites et à Muhammad, Fatima et les douze imâms pour les chiites.

 

La Bible dans le christianisme

Les chrétiens se réfèrent, eux aussi, à la Bible. À vrai dire, ils considèrent la Bible dans sa totalité (Ancien et Nouveau Testament) comme Parole de Dieu, inspirée par lui. Une partie des chrétiens (catholiques, orthodoxes…) s’appuie sur deux sources écrites pour leur foi : la Bible et la Tradition. Une autre composante des chrétiens (protestants réformés, évangéliques…), suite aux réformateurs, considère que la Bible est la seule source de révélation qui communique la connaissance suffisante de Dieu qui sauve en Jésus-Christ. En effet, rien ne doit être ajouté ou enlevé à la Bible (cf. Apocalypse 22.18-19). Sans la Bible, l’homme ne peut se contenter d’une révélation générale, manifestée dans la création mais confirmant sa condamnation (Romains 1.18-32).

Une grande partie des protestants considère aussi que tout ce que la Bible exprime est vrai et digne de foi (Jean 17.17) jusque dans le moindre détail (Matthieu 5.17-19). Ce qui répond à la question de la falsification avancée par les musulmans. Bien sûr, ils tiennent compte du fait que nous n’avons pas les originaux des textes, mais des copies dans lesquelles des erreurs des copistes ont pu se glisser (voir vol.2, ch.4). Voilà pourquoi le chrétien se réclame de la totalité de la Bible : l’Ancien Testament annonce le salut à venir et le Nouveau Testament confirme la réalisation de ce salut en la personne et l’oeuvre de Jésus-Christ.

 

Conclusion

En résumé :

– le judaïsme se réfère à la première partie de l’Ancien Testament mais aussi à la Tradition ;

– l’islam affirme croire à la Bible mais sans se référer à son contenu ; il se fonde surtout sur le Coran et les Hadiths ;

– le christianisme se fonde sur l’Ancien et le Nouveau Testament entièrement, et exclusivement pour les protestants. Il n’est donc pas étonnant que tout en faisant référence à la Bible, ces trois religions présentent de grandes différences et ne soient pas d’accord entre elles.

 

Karim AREZKI*

 

*Karim Arezki, titulaire d’un master de recherche en théologie, pasteur à l’Église du Tabernacle (http://www.eglisedutabernacle.fr/), poursuit des études en islamologie à l’École Pratique des Hautes Études.

Cet article reproduit le chapitre 9 du livre La Bible en question, je m'interroge, Editeurs Croire pocket, Paris 2011.

(1) C. Grappe, Initiation au Monde du Nouveau Testament, Genève,Labor et Fides, 2010, p.52-60 ; Ch. Guignebert, Le Monde Juif vers le temps de Jésus, Paris, Albin Michel, 1950, p.211-246.

(2) G. Wigoder, sous dir., « Esséniens », Dictionnaire Encyclopédique du Judaïsme, Paris, Robert Laffont, p.330.

(3) Les fondements de la foi musulmane sont : 1) Dieu ; 2) Les anges ; 3) Les Livres ; 4) Les prophètes (dont Moise et Jésus) ; 5) le Jour du Jugement.

(4) C. Moucarry,  La foi à l’Épreuve, l’Islam et le Christianisme vus par un arabe chrétien, Québec, La Clairière, 2000, p.35-70.